TRIBUNE LIBRE | AMLFT : La lutte contre le blanchiment dans le secteur bancaire : deux ans après le Règlement COBAC R-2023/01, où en est la CEMAC ?


Par Daniel Patriarche Dibongue, Juriste fiscaliste – Expert de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme


Il y’a encore quelques années, la plupart des transactions en Afrique centrale se faisaient en cash. Les technologies financières s’étendaient rapidement, les réseaux criminels aussi, et les banques internationales menaçaient de réduire leurs relations avec la région par crainte de risques élevées. C’est dans ce contexte que la COBAC a adopté, le 19 décembre 2023, un règlement majeur destiné à moderniser la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme dans les six pays de la CEMAC. Ce texte, entré en vigueur en juillet 2024, constituait la réforme la plus importante depuis 2005[1]Depuis son adoption il y’a deux ans, et un an et demi après son entrée en vigueur, où en sommes-nous vraiment ?

Une réforme nécessaire pour une région sous pression

Il convient de se rappeler qu’à l’époque, la Commissaire Bancaire de l’Afrique Centrale (COBAC) avait pointé plusieurs faiblesses structurelles :

  • Une forte prédominance du cash
  • La croissante fulgurante des risques liés au mobile money et aux fintech
  • Des flux illicites transfrontaliers qui contournent les contrôles
  • Un manque de transparence sur les véritables propriétaires des entreprises

Le règlement du 19 décembre 2023 a donc introduit des obligations plus strictes pour les banques, les établissements de microfinance, émetteurs de monnaie électronique et autres acteurs financiers.

Parmi les principales avancées :  

  • Le renforcement de l’identification des clients (article 4-12)
  • La détection automatisée et la déclaration des opérations suspectes (article 20-25)
  • L’évaluation/classification constante des risques (article 14)
  • La responsabilité accrue des dirigeants (article 30-40)
  • L’encadrement renforcé les agents mobile money et leurs sous-traitants (article 15-18)

Concrètement, il s’agit de rapprocher la région des standards du GAFI et de sécuriser un écosystème financier en pleine mutation.

Des progrès visibles … mais à deux vitesses, ... une mise en conformité rapide pour les banques commerciales

Les banques ont été les premières à s’adapter. Elles ont :

  • modernisé leurs systèmes de surveillance automatisé,
  • renforcé leurs unités de conformité,
  • appliqué l’approche fondée sur les risques « risk-based approach »

Les investissements ont été lourds, mais les résultats sont tangibles : la région regagne peu à peu la confiance des banques correspondantes internationales.

Mais les microfinances et les opérateurs mobile money demeurent les maillons encore fragiles

C’est ici que la défis persistent et la reforme COBAC arrive dans un contexte où mobile money explose.

Pour les opérateurs mobile money

Même si plusieurs opérateurs ont créé des filiales financières pour se conformer au règlement (PSP/EME), le contrôle effectif reste en construction sur de nombreux points :

  • capacités techniques inégales selon les opérateurs,
  • réseaux d’agents difficiles à contrôler,
  • difficultés persistantes pour identifier correctement certains clients.

 Pour les microfinances :

  • forte utilisation du cash
  • faible digitalisation
  • procédures KYC faibles
  • gouvernance parfois fragile

Bien que la COBAC multiplie les sanctions le secteur peine à rattraper son retard.

2026 et après : que reste-t-il à faire ?

La région a posé des fondations solides, mais trois chantiers majeurs déterminent désormais le succès de la réforme.

  • Construire une identité numérique fiable pour tous (e-ID)

Sans identification biométrique généralisée impossible d’avoir un KYC robuste.

C’est la clé pour sécuriser le mobile money et limiter l’anonymat dans les flux financiers.  

  • Renforcer la coopération entre banques, opérateurs télécoms et États

Les risques sont hybrides : financiers, technologies, transfrontaliers. Il faut donc des comités de coordination permanents pour :

  • partager l’information,
  • harmoniser les sanctions,
  • superviser les systèmes techniques.

A Lire aussi : BLANCHIMENT DES CAPITAUX | CEMAC : Comment les lignes directrices de la COBAC de février 2025 s'alignent sur les standards internationaux du GAFI


  • Accélérer la digitalisation du régulateur lui-même

La COBAC doit elle -même moderniser ses propres outils de pointe :

  • analyse des données,
  • reporting automatisé
  • intelligence artificielle pour détecter les comportements atypiques

Un régulateur moderne est indispensable pour suivre un secteur financier qui change plus vite que jamais.

Une région mieux protégée, mais encore vulnérable   

Le règlement du 19 décembre 2023 a marqué un tournant décisif et historique dans la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme en Afrique centrale.

Un an et demi après son entrée en vigueur, l’Afrique centrale est mieux armée, mais n’est pas encore à l’abris. La volonté politique à travers la nouvelle dynamique impulsée par le gouverneur de la BEAC est visible et les banques ont joué le jeu. Mais les vulnérabilités demeurent dans :

  • la microfinance,
  • le mobile money,
  • les circuits informels,
  • la supervision technique,
  • l’anticipation des nouveaux risques (technologiques, écologiques, numériques).

 

La région doit désormais aller plus loin : transformer une conformité juridique – souvent sur le papier – en une sécurité opérationnelle réelle. L’objectif n’est pas seulement de satisfaire les standards internationaux, mais de protéger sa propre économie.

La lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme n’est plus seulement un devoir règlementaire. Elle est devenue une condition essentielle de stabilité, de crédibilité et de développement pour l’Afrique centrale.

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[1] Le texte de base ancien était le règlement 2005/01 COBAC du 1er avril 2005 relatif aux diligences des établissements assujettis en matière de blanchiment de capitaux et financement du terrorisme.