Il y a quelque chose d'assez singulier dans la démarche de cet ouvrage. Il est écrit par un superviseur. Pas un observateur extérieur, pas un consultant international, mais un acteur qui, depuis les coulisses réglementaires de la COBAC, a une vue directe sur les tensions entre institutions financières classiques, fintechs et opérateurs de téléphonie mobile dans la sous-région. Dr Nkoum Me Nkoum ne choisit pourtant pas la posture du technicien qui décrit le système de l'intérieur. Il adopte celle du chercheur qui prend du recul pour poser un diagnostic systémique, mobilise la théorie pour en tirer un cadre d'analyse, et confronte ce cadre aux données de terrain. C'est cette articulation, rare dans la production académique francophone sur la finance africaine, qui fait la valeur de ce livre.
UN ÉCOSYSTÈME FINANCIER SOUS-BANCARISÉ QUE LE NUMÉRIQUE N'A PAS ENCORE TRANSFORMÉ EN PROFONDEUR
Le point de départ de l'ouvrage est un constat statistique difficile à contourner. En 2022, moins de 15 % de la population de la zone CEMAC déclarait épargner auprès d'une institution financière classique, contre 23 % dans les pays à revenu intermédiaire comparables. Le taux de crédit formel moyen n'atteignait pas 10 %, témoignant d'un déficit structurel d'accès aux produits et services financiers de base. Les banques commerciales et établissements de microfinance, confrontés à des coûts opérationnels élevés et au risque de contrepartie en zones rurales et périurbaines, n'ont pas réussi à couvrir l'ensemble du territoire.
Dans ce contexte, fintechs et opérateurs de mobile money ont produit des effets de rattrapage spectaculaires depuis la fin des années 2000. Les prestataires de services de paiement de la Communauté géraient en 2023 plus de 45 millions de comptes, pour un volume avoisinant 4 milliards de transactions représentant une valeur proche de 172 000 milliards de FCFA, soit une progression de l'ordre de 46 % en nombre et de 24 % en valeur par rapport à 2022, selon les données citées dans la préface du Gouverneur Sana Bangui. Ces chiffres ne sont pas un simple succès commercial : ils révèlent une béance réglementaire. Qui supervise cette masse de flux ? Dans quelles conditions juridiques les institutions financières classiques peuvent-elles s'appuyer sur ces nouveaux canaux sans renoncer à leurs obligations prudentielles ? C'est précisément à ce carrefour que se situe l'apport principal du livre.
UN CADRE THÉORIQUE À TROIS ENTRÉES, VALIDÉ PAR LA MÉTHODE EMPIRIQUE
L'auteur structure son analyse en deux parties symétriques. La première mobilise trois grands courants théoriques : D’abord la théorie de l'Open Innovation, qui plaide pour une porosité organisée entre acteurs sur l'innovation ; ensuite le paradigme de la coopétition, cette collaboration paradoxale entre concurrents partageant une chaîne de valeur ; et enfin la théorie des écosystèmes d'affaires, qui appréhende l'écosystème financier comme un réseau d'interdépendances co-évolutives. Ces grilles de lecture ne sont pas plaquées mécaniquement sur le cas CEMAC. Elles permettent en effet de nommer avec précision des phénomènes que les praticiens du droit bancaire connaissent intuitivement, sans toujours disposer des outils conceptuels pour les articuler.
La seconde partie bascule vers l'empirie. L'auteur y mesure la perception des acteurs eux-mêmes face aux défis de bancarisation et d'inclusion numérique, évalue la valeur perçue de la collaboration et identifie les formes de partenariat jugées les plus propices à l'optimisation de l'écosystème. Le recours au test du khi-deux pour établir statistiquement la dépendance entre choix du modèle de collaboration et performance de l'inclusion financière confère à la démonstration une rigueur méthodologique appréciable. On regrettera seulement que l'ouvrage ne consacre pas davantage de développements aux obstacles juridiques concrets, tels que la responsabilité en cas de défaillance partagée, la protection des données dans les API banking ou le régime de la sous-traitance réglementée, qui conditionnent en pratique la mise en œuvre des modèles proposés.
CE QUE CET OUVRAGE DIT AU JURISTE, AU RÉGULATEUR ET AU PRATICIEN CEMAC
Pour le lecteur, l'intérêt de cet ouvrage dépasse largement la sphère académique. À l'heure où la BEAC intensifie sa production normative sur les services de paiement numérique, avec les instructions récentes encadrant les établissements de monnaie électronique, les agrégateurs et les systèmes de paiement interopérables, le livre de Dr Serge Lionel Nkoum Me Nkoum fournit une cartographie précieuse des tensions et des complémentarités entre acteurs régulés et acteurs émergents. Sa lecture est particulièrement éclairante sur la question de la complémentarité de compétences.
En effet, les institutions financières classiques disposent d'une infrastructure de confiance réglementaire, agréments, ratios prudentiels, connaissance du client, reporting COBAC, que les fintechs et OTM n'ont pas pleinement acquises. Ces derniers maîtrisent en revanche la capillarité numérique, l'expérience utilisateur mobile et la couverture territoriale que les banques n'ont jamais su atteindre. Le droit, en organisant les conditions de cette collaboration, par les contrats d'agent banking, les accords d'interopérabilité, les conventions de délégation de KYC, est appelé à jouer un rôle d'architecte institutionnel. C'est peut-être là la leçon la plus directement opérationnelle de cet ouvrage.
Il y a quelque chose de cohérent, au fond, dans le fait qu'un superviseur COBAC soit celui qui ait posé le premier cette cartographie doctrinale. Ce n'est pas le système qu'il décrit de l'intérieur, c'est l'avenir du système qu'il s'emploie à dessiner. Et dans un espace CEMAC où la régulation du numérique financier est encore en construction, poser les bons concepts avant que les textes n'arrivent, c'est déjà une contribution de premier ordre.