CEMAC | INTEGRATION NUMERIQUE : Vers un marché unique et des lois-cadres grâce au Programme régional d'intégration numérique en Afrique centrale (CARDIP),


Par Jesus Pouth | 


Le 4 mars 2026, la Commission de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) a accueilli à Bangui une mission de haut niveau de la Banque mondiale. Cette rencontre, consacrée à la phase de pré-identification du Programme régional d'intégration numérique en Afrique centrale (CARDIP), marque une étape décisive vers la construction d'un espace numérique intégré, harmonisé et souverain dans la sous-région. Ce programme s'inscrit dans la dynamique plus large de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), dont la dimension numérique constitue un pilier essentiel pour fluidifier les échanges et stimuler le commerce intra-africain, conformément aux objectifs de transformation numérique de l'Union africaine à l'horizon 2030 .

Un partenariat renforcé pour une transformation numérique inclusive

La délégation de la Banque mondiale était conduite par Rita Oulaï, spécialiste en développement numérique et coresponsable du programme CARDIP, accompagnée de Camila Mejia Giraldo, spécialiste principale en développement numérique et également coresponsable du programme.

Côté CEMAC, la séance de travail était présidée par Francial Giscard Baudin Libengue Dobele-Kpoka, commissaire en charge du Département des infrastructures et du développement durable. Il était entouré des cadres de la Direction du système d'information (DSI), du Département du marché commun (DMC) et du Département de l'éducation, de la recherche et du développement social (DERDS). La Commission a réaffirmé sa volonté de faire du numérique un accélérateur d'intégration, conformément au Plan de convergence de la CEMAC qui met l'accent sur la modernisation des économies et la diversification des sources de croissance.

La CEMAC, chef de file de la coordination régionale

Au cœur des échanges, la Banque mondiale a souligné le rôle moteur que doit jouer la Commission de la CEMAC dans la coordination et la mise en œuvre de ce projet stratégique. Les discussions ont notamment porté sur la validation des capacités de gestion de l'institution selon les standards internationaux, l'identification des besoins en renforcement de compétences, ainsi que la priorisation des projets de développement numérique à l'échelle régionale.

Cette collaboration constitue une opportunité historique pour la CEMAC de capitaliser sur sa mission d'harmonisation afin de garantir une transformation numérique cohérente et inclusive au profit des populations de la sous-région. L'objectif est de réduire la fracture numérique, d'améliorer l'accès aux services de base (santé, éducation, administration) et de favoriser l'émergence de champions régionaux du numérique.

Les fondements juridiques du marché numérique unique

Le Programme régional d'intégration numérique en Afrique centrale, qui inclut les actions portées par l'Assemblée des Régulateurs des Télécommunications de l'Afrique centrale (ARTAC) et s'inscrit dans la continuité du Programme d'appui à la gouvernance et à l'intégration régionales numériques (PAGIRN), vise à créer un marché numérique unifié d'ici 2030. Ce chantier repose sur quatre axes stratégiques majeurs pour la période 2025-2030.

Sur le plan de l'harmonisation réglementaire, il s'agit d'adopter des politiques régionales et des lois-cadres pour combler la fragmentation législative qui freine actuellement le développement du numérique. L'ARTAC, créée en 2004, joue un rôle central dans cette mission d'harmonisation des réglementations relatives aux communications électroniques . Cette approche permettra de créer un environnement juridique stable et prévisible, indispensable pour attirer les investissements et garantir la sécurité juridique des acteurs économiques.

En matière d'infrastructures et de connectivité, le programme prévoit la cartographie et l'extension de la fibre optique, véritable "colonne vertébrale de l'économie numérique" selon Christian Katende Mukinay, président exécutif de l'ARTAC . L'objectif est de collecter et d'harmoniser les données pour alimenter une plateforme cartographique régionale, identifier les zones non desservies et prioriser les investissements, notamment en zones rurales, afin de promouvoir l'accès universel.

La sécurisation et le développement de l'économie numérique constituent le troisième pilier. Avec l'appui du Laboratoire de sécurité des services financiers numériques de l'Union internationale des télécommunications (UIT), des cliniques de sécurité sont organisées pour évaluer la sécurité des applications et infrastructures, identifier les vulnérabilités systémiques et renforcer les cadres d'assurance de sécurité et les contrôles prudentiels régionaux . Parallèlement, la mise en place du "Free Roaming" en zone CEMAC, décidée dès novembre 2017 par la Conférence des chefs d'État, vise à supprimer les surtaxes d'itinérance et à harmoniser les tarifs pour les usagers se déplaçant dans l'espace communautaire .

Le quatrième axe concerne la gouvernance, avec le remplacement du PAGIRN par une approche renforcée centrée sur l'ARTAC. Cette nouvelle gouvernance, qui associe le Cameroun, le Gabon, le Congo, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, le Tchad et la Guinée équatoriale, vise à assurer une coordination plus efficace des politiques publiques numériques à l'échelle régionale .

Prochaines étapes : vers un financement dès 2027

Pour concrétiser cette vision, les travaux ont permis de définir un calendrier opérationnel. Il est notamment prévu l'envoi formel d'une lettre d'intention à la Banque mondiale pour intégrer officiellement le programme CARDIP, la réalisation d'une étude d'envergure sur le développement et l'interconnexion des infrastructures numériques de la CEMAC, ainsi que la mobilisation de financements dès l'exercice budgétaire 2027.

Un levier pour l'intégration économique et la souveraineté numérique

Ce partenariat stratégique ouvre la voie à une intégration économique renforcée par le numérique. En harmonisant les cadres juridiques, en interconnectant les infrastructures et en facilitant les échanges de données, la CEMAC se positionne comme un acteur clé de la stratégie de transformation numérique de l'Union africaine. Cette initiative répond également à un enjeu de souveraineté numérique en permettant à la sous-région de maîtriser ses données et de développer des solutions adaptées à ses réalités locales, tout en s'alignant sur les objectifs de développement durable .

Les initiatives portées par l'ARTAC et le CARDIP visent ainsi à bâtir une Afrique centrale interconnectée, sécurisée et inclusive. Leur succès reposera sur une collaboration étroite avec les États membres, les opérateurs économiques et la société civile, afin de construire un écosystème numérique dynamique et porteur de croissance inclusive. L'avènement d'un marché numérique commun en Afrique centrale n'est plus une simple perspective. Il devient un chantier prioritaire, porté par une coopération renforcée entre les institutions régionales et les partenaires techniques internationaux.