TRIBUNE | DROIT DES INVESTISSEMENTS : Pourquoi il est difficile pour un investisseur africain de structurer une « affaire » en  Europe ou comment construire des investissements bancables ?


Par Daniel Patriarche DIBONGUE, Expert de la LBCFT |


À mesure que les économies africaines gagnent en profondeur et que les patrimoines privés se structurent, une question s’impose avec acuité : pourquoi les capitaux africains continuent-ils de rencontrer autant de difficultés à s’insérer dans les circuits financiers européens ?. La réponse dominante souvent implicite repose sur une lecture biaisée : celle d’un risque intrinsèquement lié à leur origine géographique. Cette lecture est non seulement réductrice, mais surtout inexacte.

En réalité, dans les faits, les institutions financières européennes n’opèrent plus selon une logique géographique, mais selon une logique de lisibilité, de traçabilité et de conformité. Le véritable enjeu n’est pas d’où viennent les capitaux, mais dans quelle mesure ils peuvent être compris, justifiés et validés. 

Ces dernières années, le discours du “Back to Africa” s’est imposé dans les sphères économiques et politiques, promouvant un réinvestissement massif des capitaux africains sur le continent. L’intention est légitime : financer la croissance locale, renforcer la souveraineté économique, réduire la dépendance aux capitaux extérieurs. Mais cette vision devient problématique lorsqu’elle se transforme en alternative exclusive.

De Facto, la réalité des grandes stratégies patrimoniales est toute autre ; elles reposent historiquement sur une diversification géographique des actifs. De son côté, l’Europe, malgré ses contraintes réglementaires croissantes, continue d’offrir :

  • des marchés financiers profonds et liquides ;
  • une sécurité juridique élevée ;
  • des cadres fiscaux lisibles ;
  • un accès à des classes d’actifs diversifiées.

Dès lors, opposer investissement en Afrique et investissement en Europe revient donc à poser un faux débat. La question n’est pas de choisir entre les deux, mais de rendre leur articulation possible.

UN DURCISSEMENT RÉGLEMENTAIRE QUI CHANGE LES RÈGLES DU JEU

Depuis plus d’une décennie, l’environnement réglementaire européen s’est profondément transformé. Les directives successives de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme (LBCFT) de la Directive (UE) 2015/849 au paquet LCBFT 2024, ont imposé aux institutions financières un niveau d’exigence inédit :

  • identification systématique des bénéficiaires effectifs ;
  • justification détaillée de l’origine des fonds ;
  • approche fondée sur le risque ;
  • vigilance renforcée sur les juridictions sensibles.

À cela s’ajoutent les standards du Groupe d’Action Financière (GAFI), qui structurent l’ensemble des politiques de conformité à l’échelle mondiale. Dans ce contexte, la moindre incertitude devient un facteur de rejet.

POURQUOI LES DOSSIERS AFRICAINS ÉCHOUENT -ILS AU TEST DE CONFORMITÉ                                        

Les refus bancaires ne sont pas arbitraires. Ils répondent à des logiques précises, que l’on retrouve de manière récurrente :

  • traçabilité insuffisante des fonds, souvent liée à des économies encore partiellement informelles ;
  • structures juridiques complexes ou peu lisibles, perçues comme des facteurs de risque ;
  • incohérences patrimoniales, qui fragilisent l’analyse économique du dossier.

Ces éléments ne traduisent pas nécessairement une irrégularité. Mais dans un environnement de conformité renforcée, l’incertitude est assimilée au risque. Et le risque, aujourd’hui, est rarement toléré.

LE BASCULEMENT VERS UNE ÉCONOMIE DE L’ACCEPTABILITÉ

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la simple question de l’investissement. Nous assistons à un basculement vers une économie de l’acceptabilité financière, dans laquelle un capital n’a de valeur internationale que s’il est :

  • traçable ;
  • transparent ;
  • juridiquement structuré.

Autrement dit, un capital doit être non seulement légitime, mais démontrablement légitime.

COMMENT CONSTRUIRE DES INVESTISSEMENTS BANCABLES 

Entre des investisseurs confrontés à des exigences croissantes et des institutions financières soumises à des contraintes réglementaires strictes, un espace s’ouvre pour les investisseurs. L’enjeu n’est plus uniquement économique, mais également technique. Dès lors, construire un investissement crédible suppose :

  • une reconstitution rigoureuse de l’origine des fonds ;
  • une simplification des structures patrimoniales ;
  • une cohérence entre profil économique et stratégie d’investissement ;
  • une anticipation des exigences KYC (Know Your Customer) en amont. 

Ce travail, longtemps considéré comme accessoire devient aujourd’hui central et se structure autour de quelques points clés dont les responsables de la conformité jouent un rôle central.

  • structurer les dossiers en amont ;
  • réduire les zones d’incertitude ;
  • traduire des réalités économiques complexes en formats compréhensibles pour les banques.

Les acteurs de la conformité ne facilitent pas les flux, mais ils les rendent acceptables.

DÉPASSER LES OPPOSITIONS POUR CONSTRUIRE DES PONTS

Le débat sur l’orientation des capitaux africains ne peut être réduit à une opposition entre ancrage local et ouverture internationale. Dans une économie globalisée, la véritable question est celle de la circulation maîtrisée des capitaux, dans des conditions compatibles avec les exigences des différentes juridictions. L’Europe n’est pas fermée aux capitaux africains. Elle est exigeante, et cette exigence impose une transformation  dont la rigueur exige de passer d’une logique de transfert à une logique de structuration. C’est à cette condition que les capitaux africains pourront pleinement jouer leur rôle dans l’économie mondiale, non pas en contournant les règles, mais en s’y inscrivant avec rigueur et intelligence.